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Le cri

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On m’a dit qu’il était facile à reconnaître. On m’a dit que toute personne qui l’a entendu ne serait-ce qu’une fois dans sa vie le garde en mémoire jusqu’à la fin de ses jours. C’est un cri de l’âme, un cri du cœur, c’est un cri d’alarme, le cri de la plus grande des peurs. Demandez aux infirmières et aux médecins qui l’ont entendu, ils vous le diront tous, ce cri, il glace le sang. Il indique le pire, la plus grande crainte, l’inimaginable. Ce cri vous fait dresser les poils, vous transperce le corps et vous fait chavirer le cœur. C’est  un cri qu’on ne veut pas connaître, qu’on ne veut pas entendre et surtout, qu’on ne veut jamais laisser sortir de notre gorge.  Et malgré tous les espoirs, un jour, j’ai dû lâcher ce cri…

Cela faisait 2 fois dans la nuit que tu cessais de respirer. Ce n’était pas une nouveauté, en fait, ça arrivait souvent, mais ces 2 fois, c’était plus long et surtout plus difficile de faire revenir l’air à tes poumons. Tu avais déjà toute une histoire de vie du haut de tes 7 mois. Grand prématuré de 27 semaines, ta petite gorge était brisée des différentes intubations d’urgence que tu avais subies. On nous avait prévenus, lors de notre sortie de la néonatalogie de Ste-Justine après 129 jours, que tu étais à risque d’arrêt respiratoire. Tu avais sur toi un moniteur cardiaque 24hrs sur 24 pour nous aviser si jamais l’air entrait moins bien. Nous étions prévenu, les cours de RCR avaient été suivis, mais nous avions confiance… sauf ce matin-là. Nous sommes donc allés à Ste-Justine, simplement pour que tu sois sous observation, que d’autres personnes puissent te surveiller avec nous.

Quelques heures après notre arrivée, l’impensable se produisit… l’impensable… que dis-je, l’inimaginable. Chaque personne qui n’a été que quelques heures hospitalisée sait qu’en arrivant, on nous présente la cloche… « S’il y a quoi que ce soit, n’hésitez pas à sonner. Pour toute urgence, vous pouvez tirer sur la cloche, elle va arracher. » Et nous avons tous sonner. Nous avions besoin d’aide, étions un peu impatient, nous voulions savoir quand le docteur allait passer, est-ce qu’on avait reçu notre repas. Mais jamais, jamais je n’avais tiré…

J’étais au petit coin lorsque je t’ai entendu pleurer. Je savais que mon délai était très court avant que l’air ne manque dans tes poumons. Me précipitant dans la chambre d’hôpital, je t’ai aperçu sur le lit, la bouche ouverte, mais sans mouvement. Je t’ai pris dans mes bras, comme je le faisais si souvent, en essayant de dégager une langue qui n’était pas prise, te retournant sur le ventre et tapant ton dos pour te ramener avec moi. Mais c’est en te retournant et en regardant ton visage que j’ai compris… il n’y avait pas de retour. Les bras en croix et le corps raide, tes yeux me demandaient à l’aide, tes yeux me suppliaient un miracle. Je t’ai alors serré contre moi d’un seul bras, et j’ai tiré… que dis-je… j’ai arraché cette cloche.

« Oui maman »

« Il est bleu… il ne respire plus… il est bleu »

Bleu… le contour de tes yeux était bleu… le contour de ta bouche était bleu… bleu… je n’ai jamais autant détesté la couleur bleue. Ce n’était pas la première fois que je te voyais avec cette touche bleutée dans le visage, mais cette fois, l’urgence roulait dans mes veines. Ce n’était pas le même bleu. C’était le bleu du non-retour. Puis on t’a arraché de mes bras.

« Ça ne sert à rien de lui donner de l’oxygène, l’air ne passe pas ».

Comparativement à ce qu’on aurait pu penser, mon ton était calme et posé. Devant la panique de la situation, je tenais à faire comprendre à tous ces gens qui ne te connaissaient pas quelle était ta situation. Dès l’arrivée du médecin, on t’a déposé sur le lit et c’est à ce moment que j’ai eu l’image. L’image de ton corps inerte, l’image du bleu qui avait quitté. L’image de la vie qui t’avait quittée. Je te vois, à travers tous ces gens qui sont entrés dans la chambre. Et des gens, il y en avait. Ils entraient les uns après les autres, avec ce regard de détermination et cette volonté de vaincre la mort. Et la mort, elle t’avait trouvé. Elle était présente dans tout ton corps, elle avait envahi la pièce.

« Il a une sténose sous glottique, l’air ne passe plus »

Puis la médecin qui t’a prise en charge m’a entendue.  Les manœuvres de réanimation ont alors commencées. J’ai vu ce médecin sauter sur le lit et prendre ton petit corps inerte dans ses mains. Et c’est avec une vigueur difficile à décrire qu’il a, à plusieurs reprises, enfoncé ses grands doigts dans ton tout petit corps. Jamais, jamais au grand jamais je n’aurai pressé si fort que cela. Je me souviens m’être dit que je n’aurais jamais « défoncé ta cage thoracique de cette manière ». Puis, je ne sais plus qui, mais quelqu’un a vu que j’étais dans la chambre. Toute discrète, collée contre le mur, je regardais les médecins et infirmières s’affairer à faire battre le cœur de mon enfant.  Mon corps à moi battait lentement, mon sang coulait au ralenti, mes respirations étaient profondes, car les secondes étaient longues. Mais n’en reste que cette femme m’a vue, et a demandé à ce que je n’assiste plus à ce spectacle devant mes yeux. On m’a alors doucement sortie de la chambre… et le temps s’est arrêté…

On m’a dit, quelques jours après, qu’un cri incontrôlable était sorti de mon corps. Que toutes les portes des chambres de l’étage ont été fermées, que chaque patient a été ramené à sa chambre et que toutes les personnes sur l’étage savaient qu’un enfant venait de mourir. Un cri du cœur, un cri de l’âme, un cri rempli de peur et d’injustice. Un cri désignant une mère qui venait d’assister, impuissante, à la mort de son enfant. Tu n’étais plus devant moi, je ne savais plus rien de ce qui se passait. Le temps était suspendu, arrêté, sans fin. On me laissait là, avec une inconnue qui me prenait par le bras pour m’éloigner de toi. Je n’étais plus à tes côtés pour te soutenir, te donner de l’aide et surtout tout l’amour du monde. Tu étais sans vie lorsque mes yeux ont quitté la pièce. Tu étais sans vie alors qu’il y a à peine quelques minutes tu riais sous mes chatouilles et mes grimaces. Cet acharnement qu’avait la mort sur toi depuis ta naissance me rendait perplexe! Pourquoi maintenant, pourquoi toi, pourquoi encore??? Tu ne pouvais pas mourir, pas maintenant, pas pour un rhume… TU NE POUVAIS PAS MOURIR!… TU… NE… POUVAIS… PAS… MOURIR. Comment vivre dans cette crainte, dans cette peur, dans cette incompréhension. Une colère foudroyante m’a alors envahie. Une colère que je connaissais bien, une colère que j’avais déjà vécue. Non, je ne perdrai pas un deuxième enfant… non… simplement non…

Et une douce personne a ouvert la porte, me sortant de cette rage que je crachais à la travailleuse sociale assise devant moi.

« Il a recommencé à respirer maman… il a recommencé à respirer »

Et j’ai repris conscience. Il a recommencé à respirer, oui mais… les séquelles… les dommages… il a recommencé à respirer mais… cela doit faire des heures qu’il manque d’air…

« Il a manqué d’air environ combien de temps? Avant de l’intuber je voudrais savoir combien de temps »

Si les dommages sont trop grands, laissez-moi seule avec lui et je le bercerai. Mon cœur brisé ne survivra pas, mais je le ferai pour lui, pour souligner sa vie. S’il a manqué d’air trop longtemps je saurai quoi dire, je saurai quoi faire…

« Entre 2 et 4 minutes maman… tout devrait bien aller »

Quelques instants plus tard, après avoir annoncé à l’homme de ma vie tout ce qui venait d’arriver, j’ai enfin eu accès à mon fils. Il était là, inerte, intubé et branché de partout devant moi. Le tourbillon de l’hôpital reprenait, l’enfer des fils recommençait, mais la seule chose que je pouvais voir à ce moment est le beau teint beige de mon enfant et le mouvement subtil de poumons, aidés par une machine qui faisait circuler l’air dans ses voies respiratoires.

« Il respire maman, il respire… »

– Geneviève

  • Amelie - Ouf… Geneviève… je suis sans mot. Je t’offre un gros câlin. Bisousrépondreannulé

    • Geneviève - Merci Amélie. Me rappeler cet événement me rappel encore plus le chemin parcouru… comme il est beau à voir maintenantrépondreannulé

  • Anie - Bouleversant… de vérité xxrépondreannulé

  • Johanne Santerre - … gros câlin moi aussi et oui bravo pour tout le chemin parcouru et oui il est très beau à voir maintenant xxrépondreannulé

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